J’en parlais sur Instagram, ❤ James Baldwin ❤ (la meuf qui en fait à peine trop) fut un coup de cœur existentiel. En tant que bonne stalkeuse dès que l’intrigue se crée en moi, j’ai épluché sa vie. Richard Wright, maître d’écriture et compagnon de lutte de James, ne mit pas longtemps à ouvrir un onglet supplémentaire dans mon esprit. James m’a touchée et stimulée intellectuellement, Richard a secoué bien des émotions sans prendre de gants.

Sans suspens aucun, Richard m’a fait l’effet d’un préquel après un film qu’on a adoré. Si l’écriture de James transcende, celle de Richard fige l’être dans ce qu’il pensait acquis. On dépasse la simple décortication d’émotions, de faits, d’entrechocs ou l’étalonnage de réflexions pertinentes pour arriver à tisser le chemin parcouru entre leur émergence et ce qu’ils provoquent en ricochet de tout. Sans brume aucune, Black Boy retrace le jaillissement émotionnel des premières années de vie de Richard jusqu’à son adolescence. Plus qu’un témoignage sur la réalité des Noirs d’Amérique à cette époque, le récit fait état d’une altérité à même une autre.

« Je devenais silencieux et réservé. A mesure que la nature du monde se révélait de façon nette et probante, l’avenir sinistre que je voyais poindre affectait ma volonté d’étudier.

Qu’est-ce qui rendait la haine des Blancs pour les noirs si constante, qu’est-ce qui la mêlait-eût-on dit si intimement à la contexture des choses ? Quel était le genre de vie possible avec cette haine ? D’où provenait-elle ? »

Richard n’est pas seulement Noir, « sale moricaud, bon à rien », il se sent seul dans toutes ses caractéristiques, incapable de s’identifier à ses semblables. C’est une épopée de liberté vers un avenir dont il n’arrive à cerner aucun contour mais qu’il sait essentiel à lui-même. Il ne réalise pas ce qu’il va advenir de lui car il ne se sent légitime dans aucune des survies que la société lui propose. Puis, la lecture. Timide une bonne partie de sa vie. Ensuite, nécessité ultime.

« J’avais soif de livres, de nouvelles façons de voir et de concevoir. L’important n’était pas de croire ou de ne pas croire à mes lectures, mais de ressentir du neuf, d’être affecté par quelque chose qui transformât l’aspect du monde. »

« L’histoire fit vivre et vibrer le monde qui m’entourait, le rendit tangible à mes yeux. Tandis qu’elle parlait, la réalité devenait différente, l’aspect des choses changeait et le monde se peuplait de présences magiques. Mes facultés de perception s’aiguisaient, embrassaient un univers plus vaste, et je commençais à sentir et à considérer les choses d’une manière quelque peu différente. Enchanté et captivé, je l’arrêtais constamment pour lui demander des détails. Mon imagination s’enflammait. Les sensations que l’histoire avait suscitées en moi ne devaient jamais me quitter. »

C’est avec lenteur et émotion que je me résolus à clôturer cette lecture. Je voulais que le lien qui s’établit des premières lignes de Black Boy jusqu’aux dernières demeure à tout jamais. Que cette vivacité émotionnelle ne me quitte pas. Que chaque parcelle de peau puisse frémir d’empathie en imaginant les contrées étendues de la souffrance de Richard sans ressentir essoufflement. Que mon histoire transgénérationnelle puisse s’abreuver encore aux sources réflexionnelles de Mr Wright.

Et c’est encore avec émotion que j’écris ce modeste billet car Black Boy est de ces lectures qui nous marquent de manière indélébile et dont on chérit l’expérience dans le réel.

« L’oeil aux aguets, portant des cicatrices visibles et invisibles, je pris le chemin du Nord, imbu de la notion brumeuse que la vie pouvait être vécue avec dignité, qu’il ne fallait pas violer la personnalité d’autrui, que les hommes devraient pouvoir affronter d’autres hommes sans crainte ni honte et qu’avec de la chance – dans leur existence terrestre – ils pourraient peut-être trouver une sorte de compensation aux luttes et aux souffrances qu’ils endurent ici-bas sous les étoiles. »

Merci d’avoir existé Richard. Merci de continuer d’exister par tes écrits et l’écho vibrant de ton vécu.

Saadia.

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