La question qui forme le titre de ce billet est celle qui m’a accompagnée durant le récit qui va suivre.

Et lorsque je me demandais si l’espace de publication de ce dernier avait plus sa place ici ou sur mon autre blog, plus introspectif, je n’ai gardé à l’esprit qu’une chose : ce jour-là, je voulais simplement voir un film.

C’est avec cette intention que j’avais hâte de me retrouver dans la salle, d’être témoin du travail du scénariste, du réalisateur, ressentir l’intensité des rôles joués. «Race», le film choisi, fait état du parcours de Jesse Owens, l’athlète noir qui remporta quatre médailles d’or aux JO de 1936, en Allemagne nazie. Rien que ça.

L’histoire des peuples noirs, et plus particulièrement de la ségrégation qui leur est tragiquement liée, m’a toujours touchée d’une manière que je n’explique pas. Je me suis donc empressée, le jour de sa sortie, d’aller en salle. Déjà pleine, je me fraie un chemin vers l’unique place d’une rangée privilégiée. J’ai pris mes éternels nachos qui se sont avérés infectes. J’ai tout de même essayé de les manger mais en vain. J’avais le choix entre déranger un tantinet mes voisins ou subir ce putsch gustatif. J’ai donc déposé mon sac et demandé au monsieur à ma droite d’y jeter un œil le temps d’aller changer mon précieux. Devant son acquiescement, je me lève, m’excuse en traversant la rangée et me dirige vers la sortie.

Là, une dame se lève et crie : « Madame, venez reprendre votre sac tout de suite ! ». Je ne comprends pas cet élan de décibels et explique que je vais simplement changer mes nachos. Toute la salle regarde la scène, me regarde. Cette réponse ne l’apaise en rien et la dame insiste : « Je ne discute pas avec vous ! Reprenez votre sac ! »

Il ne faut pas avoir un bac + 67 en sciences politiques pour comprendre que ce qui a mis cette dame en nervosité, c’est qu’une femme voilée laisse son sac dans une salle de cinéma.

Je souligne l’aspect grotesque de la chose et malgré mon choc, je dérange à nouveau la rangée pour récupérer mon sac. « Je n’ai pas de bombe, je viens simplement voir un film », ne convainc pas plus cette dame.

L’agent UGC me décrit la longue démarche pour simplement échanger des nachos immangeables. Cela me décourage et j’abandonne pour rejoindre au plus vite la salle.

De retour dans la salle, le film a commencé. Je me sens amère et impuissante face à ce qu’il s’est passé. Je regarde le film tout en faisant défiler dans mon esprit tous les scénarios où je m’impose un peu plus, confronte la dame et ne me laisse pas faire. J’aurais dû vider mon sac devant la salle entière, montrer qu’il n’y avait que des livres, une tablette, des carnets de notes, un portefeuille, une bouteille d’eau ! J’aurais pu la renvoyer à son anxiété et lui dire que je n’avais pas à en pâtir ! J’aurais dû la remettre en place, lui signifier que je ne suis pas un paillasson sur lequel on s’essuie les pieds pleins de paranoïa ! C’était carrément ironique à souhait d’agir comme ça en venant voir un film relatant le parcours d’un homme comme Jesse Owens…

Mais le fait est que je n’ai rien fait, mis à part obtempérer comme un toutou, une double victime du contexte et de la suspicion désormais permanente. Le fait est que je ne serais jamais normale et que les personnes comme elle sont là pour me le rappeler. Ai-je seulement envie d’être normale ? Humaine plutôt… Simplement humaine. Idéalement, juste être MOI. À défaut, juste une personne parmi d’autres. Je peux le désirer de mes tripes, quelques illuminés peuvent y croire et acter en ce sens, cette société me rejettera in fine, d’une manière ou d’une autre.

J’ai vacillé entre suggestions mentales et visionnage du film. J’ai à peine considéré le manque de réaction des spectateurs. Personne ne s’est levé, personne n’a dit mot assez audible pour concurrencer ceux de la dame. J’ai volontiers profité des moments d’injustices à l’écran pour également m’émouvoir de ce que je venais de vivre.

L’un des moments qui m’a fait particulièrement chialer est la réponse de Jesse Owens lorsqu’on lui demande de ne pas se rendre au JO car cela reviendrait à tolérer les actes atroces d’Hitler envers la population juive. Il détaille alors le sentiment de liberté qu’il ressent lorsqu’il court, ce néant de tout ce qui l’enchaine dans sa condition de noir. Cette délectation de pouvoir faire ce pour quoi on est doué, ce qu’on aime et de vivre ce moment à fond. J’ai exactement pareil non pas pour un aspect de la vie mais plusieurs. Et d’une fusion mentale sinistre, je suis passée à un état de contemplation face à tout ce qui échappe aux Hommes. Ce qui n’appartient qu’à mes moments d’épiphanies intimes.

Une fois le film fini et les litres de larmes écoulés, je me suis dirigée vers la sortie. Là, un homme de ma rangée m’arrête, me demande d’attendre car il aimerait que la dame présente ses excuses. C’est brave, touchant mais présente-t-on vraiment des excuses lorsqu’elles émanent d’autre que soi ?

Un couple passe et l’homme souligne l’aspect humiliant de la scène. La dame s’énerve encore ainsi que son compagnon, se défendant de son droit de réaction. Elle s’avance vers moi, souligne que ce n’est pas contre ma personne mais par peur généralisée, à l’aéroport comme au cinéma. Elle s’enfonce en plus, l’effrontée.

« C’est très simple, vous avez vu une femme voilée alors… »

« Mais pas du tout ! »

Et la marmotte…

Elle montre un pendentif que je ne reconnais pas, comme pour brandir sa vie difficile. On me dira plus tard qu’il s’agissait probablement d’une enfant cachée. Eh bien, eh bien, la résilience n’a pas encore conquis tous les terrains. L’ironie en gagne un peu plus.

Ce n’est que lorsque le monsieur lui ayant demandé de s’excuser lui dit « cette demoiselle n’a pas à souffrir de votre peur » qu’elle se calmera et s’excusera.

Je ne vous cache pas que ses excuses ne m’ont fait aucun effet.

Je ne peux pas m’excuser d’une chose que je n’ai pas faite ni encouragée même si je continuerais à me sentir coupable malgré moi car je partage l’apparence d’une foi qui évoque la mort comme la vie, l’amour de l’autre et sa haine, l’espoir et la damnation.

Je renouvelle, à nouveau, la disposition à être le miroir de ces projections et je ne perdrais pas mon envie de faire primer mon amour de l’humanité au-dessus de tout ce qui me débecte chez elle car sans cet amour-là, sans l’envie sublime de voir du divin dans les réussites éclatantes, mes désirs de réforme n’auraient aucune profondeur.

Je ne veux pas être normale, à défaut d’être innocente, j’aimerais carrément mieux quitter ce monde pour incarner une licorne voluptueuse de légèreté. Je puise en l’énième exemple qu’incarne Jesse Owens pour continuer ce pour quoi je suis douée, ce qui me transcende et ce en quoi je crois.

Pardon, normalité, de ne pas épouser tes refrains.

Saadia.

PS : Le jeune homme qui a eu la lucidité d’intervenir m’a proposé de se joindre à lui et à d’autres amis pour un repas japonais et la soirée s’est finalement transformée en rencontres inédites. Je garderai cet acte de bienveillance rare au creux de mon cœur lorsque les temps se feront brumeux. Merci à toi, à vous.

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