NB : Spoilers inside.

Je viens de finir le visionnage du film coréen « Silenced », sorti en 2011. Sur conseil d’un ami, je me suis plongée dans cette restitution de faits réels longue de deux heures.

Nous suivons le trajet vers la ville de Mujin du professeur d’art Gang In Ho dans le brouillard vers l’Institut Jae Ae d’enfants sourds et muets. Trajet qui coïncide avec le suicide d’un enfant sur les rails de train proches de l’institut. Je sais, « Silenced » est un film qui casse l’ambiance de la vie quand on y gambade joyeusement.

Si vous savez votre cœur fragile, ne le regardez tout simplement pas. J’aime personnellement lorsque le cinéma, la littérature ou un quelconque moyen de diffusion sert à sensibiliser aux réalités aussi rudes qu’inacceptables.

Dès son arrivée, le principal et son frère jumeau demandent au professeur de participer aux fonds de l’institut à hauteur de 50.000€. Rien que ça. Gang In Ho voyant ce nouveau poste comme un renouveau dans sa vie de père veuf, il se débrouille pour payer. Les jumeaux en tête de l’institut se présentent comme de fervents et investis chrétiens, très appréciés de leur paroisse ainsi que des autorités avec qui ils entretiennent des liens plutôt… douteux.

Très vite, In Ho remarquera l’attitude étrange de trois enfants. La première (Yu Ri) est orpheline et mange constamment, la deuxième (Kim Yeon Du) partage des parents déficients mentaux avec le dernier enfant (Min Su), frère aîné du suicidé de début de film.

L’histoire de « Silenced » nous fait découvrir les abus physiques et sexuels du principal, son frère et d’un professeur sur ces enfants orphelins de faits ou de circonstances. Ce film flirte avec les frontières de l’abject. Les réalisateurs coréens qui font le pari d’aborder des sujets si crus et tabous le font toujours avec brio. Déjà, dans « Old boy » , le spectateur ressortait secoué voire choqué.

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Ici, les choses vont plus loin qu’un simple tableau noir. In Ho s’allie à Seo Yu Jin, une activiste des droits de l’Homme. Ensemble, ils prennent sous leurs ailes les trois enfants et promettent de leur faire justice. Sur base des témoignages vidéos récoltés, ils déclenchent un procès. Les trois hommes sont arrêtés, les victimes interrogées et les juges corrompus.

Malgré l’intensité de la souffrance de ces enfants doublement victimes de leur condition et la cruauté de ces adultes-bourreaux, le film ne nous laisse que trop peu de répit. Le poids du secret, les accords à l’amiable négociés à coup de liasses de Won ne permettent pas d’envisager un happy end. Certains agresseurs réintègrent l’école et la cour clôt le dossier. Le procès se solde par des peines risibles pour les coupables.

Avant la fin de celui-ci, la grand-mère de Min Su accepte une valise d’argent en échange de l’abandon des charges. L’enfant ne pourra dès lors même pas témoigner. Devant le sort qui lui est réservé, il guette son bourreau et reproduit ce que son jeune frère aura fait : il tue son bourreau et se tue avec lui, sous le passage du train.

J’ai vu dans Silenced, le récit de réalités nues ainsi que celui d’un homme à qui la vie offrait une opportunité d’action alors qu’il avait l’âme ankylosée par la culpabilité. J’ai vu le reflet de ce que toute société humaine garde injustement dans l’obscurité du tabou. J’ai été plus intriguée par le dénouement que choquée par la manière ou le sujet abordé.

Silenced nous salue sur une note finale pleine de nuances.

Un hommage est rendu à Min Su. Des manifestants se tiennent calmement devant les tentes endeuillées. La police les somme de se disperser puis se rend compte qu’ils sont majoritairement sourds. Les camions à jets d’eau prennent place et inondent la foule, combattue par les officiers. Sur cette place humide, Gang In Ho se tient, avec une photo de Min Su. Il répète aux témoins spectateurs des faits :

« Ce garçon ne peut pas entendre ou parler. Le nom de cet enfant est Min Su. Il ne peut pas entendre ou même parler. Son nom est Min Su. »

Les enfants victimes d’abus sexuels sont pris en charge par Seo Yu Jin. Le professeur retourne à sa ville natale. Le recours en appel est refusé. Certaines personnes, désormais sensibilisées à la réalité de ces enfants, les aident. Ils ont un endroit où rester et reçoivent, pour certains, une aide psychologique. Et lorsqu’on leur demande ce qui a changé avant et après le procès, ces enfants sourds et muets répondent : Nous avons réalisés que nous étions précieux, comme les autres humains.

Le film s’arrête au dos du héros observant une affiche publicitaire pour la ville de Mujin :

« Venez à Mujin. La ville du brouillard. »

Saadia.

 

 

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