Lecteur, je me dois de t’aviser de certains faits. Ce billet sera plus long que les autres car on ne conte pas un amour de jeunesse en la brièveté d’un clignement d’œil. J’espère que tu es aussi prêt(e) que moi.

Fanon a une classe indiscutable. C’est un intellectuel beau gosse du faciès comme des neurones (Bon, j’avoue, les neurones de qualité ont tendance à me faire aimer la carapace). Il arrive à manier l’alchimie rare de toucher le cœur et l’esprit. Et même chez ceux qui préfèrent la masturbation intellectuelle aux battements du cœur, il fraie un chemin du nord au sud.

Ses références sont aussi judicieuses que pertinentes. Psychiatre de métier, essayiste par passion, son dada reste l’analyse multi factorielle des relations entre colon et colonisé, que la colonie soit d’ordre intrapsychique ou territoriale. À mes yeux et au regard dudit dada, il incarne un ethnopsy de talent.

Martiniquais d’origine, il n’est pas énormément connu sur sa terre natale car il a passé la plupart de sa vie en militant auprès du peuple algérien. Militantisme qui se transformera en véritable vocation.

En 1954, la guerre de libération algérienne éclate. Deux ans après celle-ci,  Fanon pose sa démission à l’HP de Blida puis rejoint les rangs du FLN. Il y prendra plusieurs responsabilités ainsi qu’au sein de l’équipe rédactionnelle du journal du mouvement, « El Moudjahid». Journal encore en activité qui rend hommage à celui qu’il nomme « l’homme des causes justes » :

« Fanon s’est illustré par le fait qu’il était à la fois un intellectuel engagé, un homme de lettres et un psychiatre de renom.  Ce révolutionnaire qui a épousé corps et âme la cause algérienne était également connu comme théoricien, humaniste, fervent défenseur des peuples opprimés et même un précurseur de l’unité africaine. Le message qu’il véhiculait aussi bien à travers ses actes que ses écrits demeure, aujourd’hui encore, d’actualité. »

Dans les dits écris, il aborde les liens qui unissent Noir et Blanc, Algérien et Français. Rien n’arrête Fanon. Il analyse et dénonce TOUT, c’est bien simple. Et il ne le fait pas seul. Lorsqu’il parle de la question Noire, il fera par exemple appel à Hegel. J’apprécie ce type d’approche car elle permet d’aller plus loin lorsque l’envie se fait présente, en plus d’être un signe d’arborescence prometteuse.


Afin d’exposer un aperçu autre qu’une longue série d’extrait, j’opte pour la présentation des différents sujets évoqués dans deux livres incontournables.

Ainsi, les prismes d’analyse se déclinent, dans « Peau noire, masques blancs » de la façon suivante :

  • Le noir et le langage
  • La femme de couleur et le Blanc
  • L’homme de couleur et la Blanche
  • Du prétendu complexe de dépendance du colonisé
  • L’expérience vécue du Noir
  • Le Nègre et la psychopathologie
  • Le Nègre et la reconnaissance

Dans « L’An V de la révolution algérienne » :

  • L’Algérie se dévoile (avec une édifiante annexe concernant le rôle des femmes dans la résistance)
  • « Ici la voix de l’Algérie… » (rôle du poste de radio durant la lutte de libération)
  • La famille algérienne
  • Médecine et colonialisme
  • La minorité européenne d’Algérie

Pour cet auteur, j’ai pu profiter d’une édition qui regroupe ses essentiels : Les deux repris ci-dessus ainsi que « Les damnés de la terre » et « Pour la révolution africaine« .

Même défunt, Fanon m’a accompagné durant mes questionnements existentiels. Il a été -et reste- cet ancêtre révolutionnaire qui incarne le témoin pour l’absente que j’ai été. Car je n’ai pas vécu les évènements de l’histoire algérienne comme une actrice active mais comme une héritière. Au travers des témoignages de mes parents, mes grands-parents, des défunts, des archives et des livres comme les siens, j’ai pu comprendre et confronter les différents visions de ces phénomènes historiques.


Plus tard, ses écrits m’ont permis de réaliser toute la profondeur du véritable problème que posait le voile dans les sociétés européennes. Et ce qui s’est produit hier avec la femme algérienne et son haïk recommençait de plus belle à mon époque. Les mots de Fanon sont forts, transcendants, ils paralysent tout contestataire au bégaiement risible. Car Fanon observe, analyse, lie les éléments et pose les constats, ses mots éduquent et font grandir.

J’ai lu Fanon de tout mon être.

J’ai pleuré, j’ai ri, j’ai remis en question, j’ai cherché, j’ai appris. J’ai relu, j’ai comparé, j’ai vécu. J’ai saisi qu’en tant que femme, je suis la clé de voûte de toute civilisation humaine. Quand le français d’Algérie scandait : « Ayons les femmes, le reste suivra », je comprenais que je n’étais pas un électron libre de toute lubie, qu’importe l’époque où je prenais place. Que même si je voulais me voir comme simple femme, libre car amourachée de liberté, je ne pouvais nier les manigances dont j’étais la cible. Et par ces prises de conscience, j’ai pu comprendre que chaque choix que je pose sur la terre d’Europe doit revêtir une profondeur de plus, un effort qui s’ajoute aux autres.

Fanon est pour moi un frère et il a toute sa place dans mon arbre généalogique. Puisse Allâh t’envelopper de toute l’intensité de Sa miséricorde, aussi intenses que furent tes engagements.

Saadia.

Infos :

Pages : 884.
Prix : 27,40 €
Édition : La Découverte.

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