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Étant descendante d’Algériens, j’épluche les sujets liés à ce statut depuis très jeune. Comprendre les mécanismes de la colonisation française en Algérie et de la colonisation de manière plus générale, ses conséquences réelles, la façon dont cette relation est encore d’actualité, la manière dont cette histoire marque le corps et l’esprit sont autant de thématiques qui me fascinent.

« La question » d’Henri Alleg est un témoignage très court sur les techniques de torture appliquées aux captifs par les soldats français et le vécu de l’auteur. La particularité de ce bouquin est qu’Alleg est un français, lui aussi. Au seul détail près qu’il a rejoint le camp de la résistance et non de ceux à qui la résistance était destinée.

La question est un livre cru, sans concessions. Il nous fait vivre des scènes insoutenables de lâcheté et de cruauté, dans leur apparat le plus réel. « L’horreur était dite sur le ton des classiques ». J’ai été énormément émue par les différents récits contés ainsi que par la détermination d’Alleg.

« Le « centre de tri » s’emplissait alors de cris, d’insultes, de rires énormes et méchants. Erulin commençait l’interrogatoire d’un musulman. Il lui criait : « Fais ta prière devant moi. » Et je devinais dans la pièce d’à côté un homme humilié jusqu’au fond de l’âme, contraint de se prosterner en prières devant le lieutenant tortionnaire. Puis, d’un coup, les premiers cris des suppliciés coupaient la nuit. Le « vrai travail » d’Erulin, de Lorca et des autres avait commencé.

Une nuit, à l’étage au dessus, ils torturèrent un homme : un musulman, assez âgé semblait-il au son de sa voix. Entre les cris terribles que la torture lui arrachait, il disait épuisé : « Vivre la France! Vive la France! »
Sans doute croyait-il calmer ainsi ses bourreaux. Mais les autres continuèrent à le torturer et leurs voix résonnaient dans toute la maison. »

La première édition de ce livre fut imprimée en 1958. Les premiers journaux ayant signalé l’importance de ce témoignage furent saisis et, un mois plus tard, une partie de la septième réédition subi le même sort. À cette époque plus qu’aujourd’hui, cette censure est une garantie d’écrit qui dérange.

C’est aux « disparus » et à ceux qui, sûrs de leur cause, attendent sans frayeur la mort, à tous ceux qui ont connu les bourreaux et ne les ont pas craints, à tous ceux qui, face à la haine et la torture, répondent par la certitude de la paix prochaine et de l’amitié entre nos deux peuples qu’il faut que l’on pense en lisant mon récit, car il pourrait être celui de chacun d’eux.

La question fut un météorite dont l’impact fit tressaillir des consciences bien au-delà des chers professeurs, des intellectuels et des militants. À l’instar de « J’accuse », ce livre minuscule a cheminé longtemps.

Saadia.

Infos :

Pages : 81.
Prix : 6,60€.

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