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NB : Spoiler inside.

J’attendais sa sortie depuis quelques semaines. Ensuite, j’ai attendu l’occasion de le voir. Vu l’émotion liée au visionnage du trailer, j’ai préféré y aller seule, à un moment où cela s’y prêtait. La salle était très peu peuplée, ce qui m’a fait d’autant plus plaisir. (ben quoi ?)

Pour une concentration optimale, je n’aurais cependant pas du prendre de nachos mais je m’en suis très vite remise.

Je l’ai évidemment vu en anglais car je ne comprendrais jamais le respect dont peut bénéficier un individu quand il découvre un film british (ou américain, soyons cléments) en doublage français. Faites-vous un cadeau : préférez la VOSTFR way of life à la VF. Vous ne sauverez pas d’arbres mais vous améliorerez votre anglais tout en kiffant pleinement l’expérience.

Suffragette relate l’histoire des premiers mouvements de révolte féminine au Royaume-Uni. Ce n’est pas un film qui concurrence en innombrables scènes d’action insoutenable ce qui se trouve déjà sur le marché. C’est, à mon sens et les sens sont pluriels, un petit chef d’œuvre de puissante symbolique. Si le cœur et l’esprit sont attentifs, ils peuvent percevoir toutes les perles qu’il contient.

Nous suivons l’ascension militante de Maud Watts, incarnée par l’excellente Carey Mulligan. Dès les premières minutes du film, nous apprenons qu’elle travaille de très longues heures dans une blanchisserie -où elle est née-, comme c’était très souvent le cas à cette époque de l’histoire. Sa mère y a également travaillé et y est décédée suite à un accident de travail tragique lorsque Maud avait 4 ans. L’héroïne a été abusée sexuellement par le patron durant de longues années pour ensuite transmettre sa macabre place à une travailleuse plus jeune. Le tout, dans le tabou le plus absolu.

Les premiers dénouements dépeignent une vue macro de la situation de la plupart des femmes. Cette situation est comprise au sein du couple de Maud. Au fil des discussions, des attitudes, des disputes et des réconciliations, nous découvrons la liberté captive appliquée à l’héroïne et plus largement, aux femmes de l’époque.

Financièrement, elles ne possèdent rien. Les hommes gèrent l’ensemble des ressources du foyer, le salaire de leur femme compris. Elles sont la propriété de ce même époux et ne doivent rien espérer en dehors des pondaisons d’enfants qui ponctuent leur vie, des heures de travail beaucoup plus nombreuses que celles des hommes et ce, dans des conditions sanitaires questionnantes.

Leurs époux ont également la très glorieuse tache de les « corriger » si elles ne filent pas droit, poussant l’infantilisation jusqu’à son paroxysme. C’est d’ailleurs ce qu’illustre un commissaire lorsque ses agents lui demandent s’ils doivent arrêter les militantes : « Ne vous fatiguez pas à les arrêter. Leurs époux sauront gérer ça« . Ça fait rêver.

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On comprend également que les suffragettes sont des parias pour l’ordre social ainsi que des illuminées, perdues, qui n’ont aucun sens à leur existence par le but qui les motive. Personne ne croit à leur droit de vote brandit en Saint Graal.

Une femme, avoir des droits ? Pour quoi faire ?

Ce que j’ai vu dans Suffragette, c’est le microcosme de toute lutte humaine, autant d’un point de vue individuel que global. Même si c’est le droit de vote qui est l’objet du film, ce n’est qu’un détail dans la photographie générale.

Les techniques de ridiculisation à l’encontre de tous les résistants de l’Histoire humaine sont de mises. On en rit, on les stigmatise puis on les bat de toutes les manières possibles lorsqu’ils militent trop fort. Leur entourage est également mis à profit dans la mise à mal de leur lutte. C’est ce que l’on observe dans l’attitude du voisinage et des familles nucléaires.

Lors de la deuxième incarcération de Maud, cette dernière entreprend une grève de la faim. Pour la forcer à se nourrir, on utilise la même technique qu’à Guantanamo : l’intubation nasogastrique. Le prisonnier est attaché et maintenu immobile par des tortionnaires (c’est ainsi qu’on appelle les individus pratiquant une quelconque torture, celle-ci en étant une), un épais tuyau à embout métallique est introduit par le nez jusqu’à l’estomac et un liquide y est versé. Bon appétit bien sûr.

Malgré tout, les autorités font état d’une peur particulière. Ils veulent faire souffrir les militantes pour les détourner oui, mais sans offrir de martyres à leur cause. C’est ainsi qu’on slalome entre violence et évitement. C’est en fin de film qu’on est témoin du suicide militant d’une suffragette, ce qui vaudra une médiatisation mondiale et une sortie de l’ombre à toutes les femmes concernées.

Le petite baume au coeur se trouve en le couple de pharmaciens. On retrouve une union autant conjugale que militante et c’est, ma foi, transcendant à voir.
Je m’attendais par contre à plus de présence concernant Meryl Streep. Elle a cependant incarné une figure emblématique de la résistance liée à cette époque, Miss Emmeline Pankhurst. Malgré ses apparitions minimales, la symbolique qui lui été liée restait prégnante tout au long du film que ce soit via l’évocation de son nom, une photo, ses ordres d’action ou encore les célèbres « quotes » qui ponctuent le film.

« I would rather be a rebel than a slave. »
Je préfère être une rebelle qu’une esclave.
« Deeds not words. »
Des actions, pas des mots.
« Never surrender. Never give up the fight. »
Ne jamais se rendre. Ne jamais abandonner la lutte.

Ces mêmes slogans que Maud s’appropriera tout au long du film. D’abord timidement et de manière très touchante. Puis, avec la conviction du cœur qu’anime tout croyant, qu’importe l’objet de sa croyance.

Suffragette passe en revue tous les sacrifices qu’implique un combat. Maud perd son travail, l’accès à son domicile, son équilibre routinier, la liberté de voir son fils quand bon lui semble, sa tranquillité, sa réputation de « femme respectable ». Ceci, car elle est désireuse tout autant qu’elle est contrainte de voir son destin se métamorphoser…

Le moment le plus déchirant est lorsque Maud vient à son domicile pour souhaiter bon anniversaire à son fils et trouve son mari tiré à quatre épingles. Ce dernier ne la laissant pas entrer, elle force la porte et découvre un couple d’apparents notables derrière son fils. Le père, ne sachant pas s’en occuper, a préféré le faire adopter. Maud, sous le choc de la nouvelle, enlace son fils intensément et lui dit : « Le nom de ta mère est Maud Watts. N’oublie jamais ça. »

Les sacrifices ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent. Chacun de ceux que Maud a fait ou qu’on lui a imposé a renforcé la détermination diluée dans chacun de ses actes. Le droit de vote en fond, sa conviction n’en était que sublimée. Aucun doute n’apparaissait : les suffragettes auraient gain de cause, qu’importe les zones d’ombres au tableau.

Toutes les luttes humaines emplissent d’une souffrance aux tonalités semblables les êtres qui les portent, quelles que soient les couleurs de leurs revendications. Il ne s’agit pas de savoir si l’on est profondément féminine ou « féministe », le choix est laissé à chacun(e). Il est question d’être témoin du réel au sein de nos vies, qu’importe la zone de sensibilité qu’il vient heurter. Et de faire réalité les discours plus fantasmés qu’appliqués. Car partout où je pose le regard, je vois plus de jolis mots que d’actions salvatrices.

Suffragette est en ça, un film qui se doit d’être vu, que l’on soit homme ou femme, que l’on soit confortablement ou précairement assis dans cette vie. Il rappelle à toute la condition humaine que les droits ne sont acquis que lorsqu’on se bat pour les détenir et qu’à une époque où les paillettes, le HD et les mises en scène des puissants surplombent, les inégalités demeurent, plus criantes que jamais car plus magistralement dissimulées qu’hier.

Humainement,

Saadia.

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